Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 décembre 2008 5 12 /12 /décembre /2008 22:47

 

                               
      
                                                         KACEM ET BAHIA.



  Comme tous les petits, il aimait jouer au ballon, à la toupie et aux billes dans le quartier avec ses amis. Comme tous les petits, il a eu peur de l’école le premier jour de la rentrée. Comme tous les petits, il aimait beaucoup son institutrice qui était douce, tendre et attentionnée. Comme tous les petits, il aimait sa mère.
        Mais lui, ne connaissait pas sa mère décédée au passage d’un barrage alors qu’elle devait aller à l’hôpital pour accoucher.
        Il était, donc, né dans la rue et son premier cri fut accompagné du rugissement des obus qui achevèrent les douleurs originelles de sa maman.
        
        Un jour, il pleuvait à torrent. Il errait dans les rues vides. Sa longue chevelure noire collait à ses joues et couvraient un front que le destin géographique avait déjà sillonné. Il marchait à pas lents. Le vent, très fort, venait d’abattre des arbres qui avaient vu les bulldozers de la destruction… 

        C’étaient des oliviers, pourtant, réputés pour être éternels. Mais le souffle de la nature en colère patronné par l’œuvre destructrice de l’homme avait rendu sa tâche facile. Ils roulaient au milieu de la chaussée sans qu’il soit tenu compte du code routier.
        Le jeune homme était muet quoiqu’il eût envie de crier et d’implorer le vent. Mais ses cordes vocales furent étranglées et sa gorge ne laissait pas sortir les mots. Alors, il se mit à courir…
        Et entraîné par la force éolienne, il arriva au bout d’un chemin où se dressait encore un de ces géants plantés depuis des milliers d’années car il avait, à tout, résisté. Mais, il s’y cogna et tomba sans pousser aucun cri. Le lendemain, il se réveilla. L’arbre ou son fantôme, il ne savait plus, n’était plus là!
        
        Des perles de larmes limpides perlaient des deux yeux noirs effrayés et caressaient ses joues. Des mains blanches étaient enfouies dans la nuit de sa chevelure encore humide. Etait-ce un ange? Une fée? Une apparition? 

 

       Soudain, il sursauta.
        C’était Bahia son ami d’enfance ! Pendant des années, ils s’assoyaient sur le même banc. Pendant des années, leurs cœurs, réprimés et séparés par des murs en béton, battaient l’un pour l’autre. Pendant des années, leurs âmes muettes se parlaient à distance. Pendant des années, leurs regards attendaient le miracle de cette tempête !
        Kacem se retrouva après toutes ces années. Le temps avait tout tué en lui sauf l’amour de la terre. Pourtant, le travail de la terre, dans les oliveraies des colonies avoisinantes qui entouraient son petit village comme un champ clôturé de barbelées, avait durci ses mains.
        Et avec ses mains amoureuses et nostalgiques des années innocentes, il écarta un rayon du soleil qui effleurait les petites lèvres fraisées de sa bien aimée… Puis, il serra tendrement ce buste mûri…
        Et ils se levèrent… Ils marchèrent doucement, lentement, sans se parler…sans se dire un mot…Ils se sont posés la tête l’un contre celle de l’autre comme pour chercher à assouvir leur désir de la paix et de la sérénité de l’âme, comme pour s’abreuver de la tendresse et de la douceur qu’ils n’avaient jamais ressenties depuis les derniers jeux innocents…

 
           A huit ans, en revenant de l’école, Bahia avait vu son père, sa mère, son petit frère et sa poupée sous les décombres de leur immeuble bombardé. Sa tante avait demandé qu’elle aille chez une cousine pour qu’elle y mange et dorme et afin de lui épargner de voir les corps ensanglantés, déchirés, concassés et les os brisés et broyés. 

        Mais la petite, habituée à ces spectacles, comprit qu’elle devint orpheline. Elle criait en silence. Elle pleurait son papa, sa maman, Midou et Lina ! Midou était son petit frère Mohamed âgé de trois ans et Lina sa poupée avec laquelle elle jouait, qu’elle coiffait, lavait et habillait. Et depuis, elle ne les a plus revus !

        En retrouvant Kacem, ce jour là, Bahia retrouva le temps perdu et pensa que ses larmes allaient sécher.

 En effet, deux mois après leur rencontre, Kacem et Bahia se marièrent. Amis, voisins, tous les gens du village étaient là. On dansait la dabka. On chantait et poussait des youyous de joie.
        Mais, vers minuit, les festivités furent interrompues par un signal d’alarme et les hélices des hélicoptères qui tournoyaient et sonnaient le glas!
        En hâte, tous les invités embrassèrent les deux nouveaux époux qui pensaient être enfin réunis, qui croyaient qu'ils allaient goûter aux plaisirs de la vie et vivre un bonheur que leurs yeux, étincelants pour la première fois, n’avaient jamais connu !
        Après s’être promis fidélité et s’être jurés de se soutenir dans le meilleur et le pire, ils partirent. La voiture décorée de rubans du Cheikh Ahmed les emmena chez eux : un petit appartement qu’il avait loué pour quelques Lires.
        
        
        Mais, avant d’arriver à leur maison, ils sentaient l’odeur de la fumée ; Ce n’était pas de l’encens provenant des canouns. Et quand ils s’en approchèrent des gouttes d’eau mouillaient la voiture; Ce n’était pas de l’eau de rose. Ils entendaient des voix excitées; Ce n’était pas des youyous. Ils voyaient des étincelles brillantes ; Ce n’était pas un feu d’artifice.
        Et enfin, ils étaient à deux pas de leur foyer : l’immeuble était complètement détruit, les chiens flairaient les décombres, les sapeurs pompiers venaient d’éteindre les flammes, les infirmiers emportaient les blessés et les volontaires mettaient les cadavres dans des sachets.
        
        Kacem et Bahia se regardèrent. Puis, leurs yeux écarquillés sondèrent l’aurore. Le soleil allait se lever…  



         © 2008 Samia Lamine

 

Partager cet article

Repost 0
Samia Lamine - dans Récit
commenter cet article

commentaires

nefissatriki 29/03/2009 11:54

Bonjour Samia j'aime ce récit qui parle d'une façon trés artistique du problème palestinien  .Le peuple palestinien est tué et massacré depuis presque un siecle mais les"grands " dansent , chantent et mènent lune politique coloniale à plusieurs facettes...quels malheurs!quelles douleurs!!!quels drames!!!Amicalement

Samia Lamine 29/03/2009 21:13



Les causes justes touchent toujours.
 Mais sache ma conviction que le soleil illuminera un jour tout l'univers! ET la justice se lèvera un jour debout.

MERCI POUR CE COM qui me rappelle LA 33 ème JOURNEE DE LA TERRE qui se commémore demain 30 MARS.



Samia Lamine 09/02/2009 14:22

SALUT SAMIA N.Merci beaucoup pour l'intérêt que tu as porté pour ce texte.En fait KACEM ET BAHIA sont encore vivants et leurs regards  résistent et résisterant jusqu'à ce que justice soit rendue! SAMIA. L

Samia Nasr 22/12/2008 13:08

Bonjour Samia Lamine,Je me suis inscrite aujourd'hui sur le site titexte.net, tu vois où j'en reviens, bonne journée, bises

Samia Nasr 22/12/2008 12:54

Bonjour Samia,J'ai lu ce récit émouvant, c'est bien de rappeller les malheurs de cet enfance dans un pays où la guerre continue, où les maisons sont toujours détruits par les bulldozers, où les génocides continuent. J'ai écrit un récit la première fois, j'ai vu une exposition de la génocide de Sabra et Shatila, je n'avais que 17 ans, quand je suis entrée dans l'ancien théatre Mohamed V, qui n'existe plus maintenant et j'en suis sortie une autre enfant, triste et malheureuse, et toutes les visions d'un monde sanglantant, je les ai eu à ce moment, c'était étrange, c'est sûement causé par ces photos que j'ai vu exoposés sur les murs de ce théatre où les enfants, les femmes, hommes sont dichequetés non pas par un animal mais par cette force inhumaine des isralistes, je n'ai jamais oublié ça...Malheureusement rien n'a changé, les guerres continuent et c'est toujours les enfants, les femmes, les vieillars, les innocents qui tombent comme des mouches en les tuant...tu vois sûrement de quoi je parle, j'en ai écrit des poèmes, je les publierais...Bonne journée, et c'est un grand plaisir de lire tes articles

Samia Nasr 21/12/2008 01:13

Bonsoir Samia, je passe te souhaiter une bonne nuit, j'avais tout au long de cette semaine une mauvaise connexion qui ne tenait pas longtemps sur mon pc, donc impossible de visiter tous les blogs, je viendrais demain lire attentivement cet article et voir ce que j'ai pu râter car je sais que tu as une bonne plume et qui est rare, bonne nuitBises

Présentation

  • : Le blog de SAMIA LAMINE
  • Le blog de SAMIA LAMINE
  • : Mon blog est un miroir... Le reflet de toi, lui, moi… Vous y trouverez mes articles en réaction aux événements de l’actualité… Ma poésie… Des poèmes et chansons traduits de l’arabe… Mes chansons et poèmes célèbres préférés… De l’humour pour rire… mais aussi pour réfléchir... (TOUTE utilisation des articles ou vidéos Youtube de SAMIA LAMINE à des fins commerciales est strictement interdite. ME CONTACTER pour toute AUTORISATION.)
  • Contact

Visiteurs du blog depuis sa création:

174 836 (Dernière mise à jour:23/ 08/ 2017

Recherche


compteur gratuit

Mon recueil : Dabka jusqu'à l'aube. (Poésie)